C'est sur ce modeste livre faute de meilleur papier que je relate aujourd'hui le 19 - Avril
- 1943 en ce vieux château de Kerouellan où
nous sommes réfugiés tous les bombardements de Lorient et notre vie de
sinistrés.
Robert le Pendeven J.O.C. et S.D.F.
C’est aujourd’hui, vendredi 14 Janvier 1942.
Comme déjà plusieurs nuits consécutives, nous fûmes réveillés à 1h. du matin du samedi 15,
par la sirène. Nous nous réfugions, dans la chambre de mes parents, avec la conviction que
comme les nuits précédentes l’alerte serait courte. Cinq minutes après la sirène, je me rendis
comme à l’ordinaire dans mon couloir, pour me rendre compte. C’est alors qu’un premier avion
lança une dizaine de fusées éclairantes sur la base sous-marine allemande.
On comprit que notre ville allait être l’objet d’un sévère bombardement.
En effet, quelques minutes plus tard, malgré les bruits incessants des canons
et des mitrailleuses, nous percevions les sifflements sinistres des bombes explosives.
C’est vers le milieu de l’alerte, qu’un sifflement terrible suivi d’une détonation formidable,
une torpille aérienne venait s’abattre à une centaine de mètres de notre habitation.
Dans un mouvement irraisonné, nous nous jetions dans les bras les uns des autres ,
en même temps que nos volets s’ouvraient par le déplacement d’air et que tous les carreaux
volaient en éclat. C’est alors, par la fenêtre que j’aperçus le désastre: le feu provoqué
par des bombes incendiaires, inondait notre pièce d’une clarté fulgurante. Je réussis tant bien
que mal à refermer les volets, tandis que mon petit frère Jean-Claude pleurait, et le bruit du
canon et celui des bombardements se faisait de plus en plus fréquent.
C’est alors, dans notre petite maison qui tremblait, que nous pensions évacuer chez mes cousins
qui étaient plus éloignés des lieux militaires.
Ce n’est que vers la fin de l’attaque que nous pûmes nous rendre à l’abri pour en ressortir
un peu plus tard à la fin de l’alerte.
L’attaque avait été rude et avait duré 3 heures. Le 1/4 de Lorient brûlé c’est à dire Merville
et la Nouvelle Ville.
Leur maison mi-détruite, Mr Guennec et sa femme vinrent finir la nuit avec nous.
Samedi 15 Janvier 1943.
Malgré la rude secousse de la nuit, je me rendis au travail à l’arsenal qui n’avait
que partiellement souffert du bombardement.
A midi, en passant par la rue de Larmor, en grande partie détruite, et par la route de
Larmor arrosée de quelques bombes explosives, je me rendis à la maison, où nous pensions
encore une fois pouvoir nous reposer le samedi soir. L’après-midi, à l’arsenal, ce n’était
que commentaires. Ce n’est que vers 5 heures du soir que je mis mon tour en route, pour
l’arrêter à 5h.30.
Le soir à la maison, maman avait préparé un bon repas, et tandis que nous nous mettions à
table à 8h. précises, pour la seconde fois dans la journée, la sirène se fit entendre.
Nous eûmes le temps cette fois de nous rendre à l’abri. Une minute plus tard, un premier
avion lâcha des fusées éclairantes: c’était le début d’une seconde attaque. Elle fût en
tous points plus effroyable et plus longue que l’autre. Madame Daigre propriétaire, nous
prévenait des bombes, ce qui faisait frémir toute la cavée.
Cette fois, adossé près de la porte grande ouverte, j’ai pu prendre part à cette féerie
d’un autre genre. Les bombes incendiaires affluaient, la maison était entourée de petits
foyers d’incendies, tandis que le ciel se couvrait d’une multitude de fusées éclairantes
et d’éclatements d’obus.
De temps en temps, des avions piquaient et alors la mitrailleuse crépitait. Dans ces
moments nous étions le cou tendu, les yeux brillants croyant voir la maison s’effondrer sur nous.
Soir terrible, dernier soir passé près de notre maison. Il me semblait être à une veillée
mortuaire, tellement les visages que j’apercevais à chaque clarté fulgurante, semblaient guetter
la mort.
Et c’était maintenant l’attente fiévreuse de fin d’alerte: elle ne fut jamais donnée.
Lorient était maintenant en bonne moitié brûlé et détruit par les bombes explosives.
Mon quartier n’avait pas trop souffert de cette seconde attaque.
Dimanche 16 Janvier 1942.
Après ces deux événements nous n’avions qu’un but: fuir. Je me rendis à Quimperlé dans
la matinée. En traversant Lorient, Cours de La Bôve fumant, rue Maréchal Foch complètement
détruite, bref le plus beau de Lorient saccagé.
Arrivé à Quimperlé où mon paysan veut bien me donner asile pour le dimanche soir.
Retour à Lorient pour midi, en sa compagnie et celle de sa femme, “vraiment deux bons fermiers”.
Désillusion, ma mère en compagnie de mon frère Jean-Claude, venait de partir pour Meslan.
Il était inutile pour nous de retourner à Quimperlé. Les deux cultivateurs partis, mon père
me força à prendre la route de Lignol où nous comptions beaucoup de famille. Ecrasé de fatigue
traînant une remorque avec mon frère Henri, je dus faire la route Lorient Plouay où ne pouvant
plus faire un pas, nous passâmes la nuit. Un obligeant camarade de mon père nous fit prendre
force rasades de cidre et de vin, et pas mal de plats accomodés avec du pain tout blanc;
après quoi il nous donna l’hospitalité pour la nuit.
R. Le Pendeven trouva refuge, avec sa famille, dans cette ferme - manoir, jusqu'à la fin de la
guerre. La maison de ses parents fut détruite, dans le bombardement suivant. Seuls, quelques meubles
et quelques effets furent sauvés et sortis de Lorient, transportés sur des vélos.
A la fin de la guerre, sa famille, comme la plupart des lorientais, fut relogée dans des baraquements
provisoires, avant de retrouver un logement de la reconstruction.